mercredi 17 février 2016

Comment faire des recherches pour documenter ses costumes.


En discutant avec d’autres passionnés, je me suis dit que j’allais essayer de vous donner une sorte de boite à outils pour aider à débuter les plus néophytes et peut-être (j’espère !) vous donner des pistes et éviter de trop vous perdre sur Internet.


  •  Se faire des imagiers
Mon premier conseil est de vous « éduquer » l’œil aux formes, couleurs et motifs d’une époque. Pour cela, les sites généralistes vous permettront de vous faire des sortes d’imagiers. N’hésitez pas à enregistrer les images (sur votre ordinateur, sur Pinterest ou autre chose). C’est ce que je fais par décennie de siècle. Cela permet d’avoir des repères visuels.

J’avais un prof de fac en archéo qui nous disait que c’était des grandes boites dans lesquelles on peut ensuite mettre de plus petites pour affiner et ainsi de suite.

C’est ce que j’ai fait sur Pinterest. Vous remarquerez, si vous me suivez, que je commence par faire des albums par décennie, puis j’ai tendance à les sous-diviser par thématique. Exemple récent, les années 1760 que j’ai divisées en homme et femme ; les années 1900 que j’ai divisées en robe du soir, tenues de bain, etc.

Cela va affiner votre vision des choses. N’hésitez pas à les parcourir de temps en temps.

A partir de quels sites ?

Vous aurez compris que je suis fan de Pinterest !


Dorénavant, les bases de données en ligne regorgent d’images. Toujours est-il qu’il faut qu’elles soient sourcées en ce qui nous concerne. C’est-à-dire, auteur (ça vous donne déjà une idée de la période), date et lieu de conservation (comme ça, vous pouvez espérer en apprendre plus sur le site originel de provenance de l’image).

Attention, je modérerais mon propos sur deux points : les images d’artistes. Un artiste peut dessiner, peindre une époque qui n’est pas la sienne (donc l’authenticité peut être douteuse), il peut également inventer, imaginer, prendre des libertés voulues ou nom. Une image n’est pas forcément la vérité sur ce qui se portait. Renseignez-vous sur cet artiste : est-il connu pour « déguiser » ses modèles ? Est-il connu pour être un peintre de la réalité quotidienne ? etc, etc.
Attention pour les costumes, aux photographies de costume de film, qui parfois sont si bien exécutés qu’on les croirait authentiques (notamment vrai pour la maison Tirelli !). C’est également vrai pour certains costumes de reconstitution.


  • Bases de données  d’images :
RMN photo (catalogue des collections de musées nationaux à l’origine, qui s’élargit aujourd’hui aux chefs d’œuvres des collections de tous les musées de France)
Base Joconde : catalogue des musées de France

Grand Ladies site: un site qui recense pleins d'images de femmes de l'aristocratie au cours des siècles,  
Les grands sites de musée :Le Metropolitan Museum deNew York, Le Museum of Fine arts de Boston, Le Rijksmuseum, le Victoria Albert museum de Londres. Le LACMA, le Colonial Williamsburg, le musée des Arts décoratifs de Paris. Pensez également aux sites de musées beaux arts comme Le Louvre ou Orsay. Ils ont développé de véritables bases de données en ligne de leurs collections (avec des résolutions très hautes qui plus est !).Ce n'est qu'une toute partie de la liste des sites de musées ayant une base de données en ligne.


  • Bases de données textes :
C’est essentiel d’y revenir de temps en temps. J’ai épinglé un certain nombre de revue d’époque qui sont constables en ligne. Il suffit de cliquer dessus pour ouvrir la 1ère page du premier numéro.
J’ai également épinglé des manuels d’époque diverses et variées.

Une source essentielle pour les francophones est Gallica, qui s’est beaucoup développée ces dernières années. Pour les XVIIIemistes, je vous y conseille l’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des arts et métiers de Diderot et d'Alembert, L'encyclopédie méthodique, Manufactures, arts et métiers, de Roland de la Platière chez Panckoucke, les "Arts de ..." (tailleur, gantier, perruquier, lingère, etc) de François-Alexandre-Pierre de Garsault, avec les articles associés : (retrouver). En fouillant, vous pourrez en trouver d'autres!

Le portail Persée, le portail en ligne des revues en sciences humaines et sociales. Vous y trouverez non pas des sources primaires mais des études d'universitaires, pour la plupart.



  • Comment chercher ?

    Internet est une grande base de données à lui tout seul. La recherche par image donne de très bons résultats si on sait chercher. Seulement, vous obtiendrez plus de résultats en anglais. Pensez à utiliser un dictionnaire français anglais pour cibler vos mots clefs.
Penser à rajouter les décennies: 1750’s, 1900’s… Petit à petit, vous allez acquérir du vocabulaire sans même vous en rendre compte.


  •    La bibliographie

Si vous préférez toutefois le papier (comme moi !), voici quelques noms d’autres incontournables :
Janet Arnold dont la "suite a été reprise  par Jenny Tiramani à la tête de la School of Historical dress à Londres
Linda Baumgarten, conservatrice des Textiles et Costimes à la Fondation du Colonial Williamsburg
Norah Waugh
Toutes ont relevé des patrons directement sur les vêtements d'époque. On peut y ajouter Jean Hunnisett (pour une optique plus théâtre mais bonnes bases très correctes!) et bien d'autres encore.

J'espère que ces quelques pistes vous aideront à débuter dans la recherche...
Et vous, vous cherchez où et comment ?

jeudi 4 février 2016

Les cosmétiques: le rouge





Je poursuis mon exploration des fards anciens avec la matière colorante en rouge. Voici une synthèse des livres de recettes d'époque que j'ai lus, ainsi que du très bon ouvrage de Catherine Lanoë, La Poudre et le fard.

  • Mes sources (toutes consultables en ligne):


Bourgeois, Louise. Recueil des secrets... auquel sont contenues ses plus rares experiences pour diverses maladies, principalement des femmes, avec leurs embellissemens Paris : Jean Dehoury, 1653.

Blégny, Nicolas de. Secrets concernant la beauté et la santé. Paris : Laurent d'Houry et Veuve de Denis Nion, 1688. Tome 1 et Tome 2 (1689)

Buc'hoz, Pierre-Joseph. Toilette de flore ou essai sur les plantes et les fleurs qui peuvent servir d'ornement aux dames -- contenant les différentes manières de préparer les Essences, Pommades, Rouges, Poudres, Fards et Eaux de Senteurs auquel on a ajouté différentes Recettes, pour enlever toutes sortes de Taches sur le linge, Paris : Valade, 1771.

Fargeon , D. J.. L'Art du parfumeur, ou Traité complet de la préparation des parfums, cosmétiques, pommades, pastilles, odeurs, huiles antiques, essences, bains aromatiques et des gants de senteur, etc. Contenant plusieurs secrets nouveaux pour embellir et conserver le teint des dames, effacer les taches et les rides du visage et teindre les cheveux. Ouvrage faisant suite à la Chimie du goût et de l'odorat Paris : Delalain fils, 1801.

Caron, Auguste. Toilette des dames, ou Encyclopédie de la beauté; contenant des réflexions sur la nature de la beauté ; sur les causes physiques et morales qui l'altèrent ; sur les moyens de la conserver jusqu'à un âge avancé ; sur ce qui la constitue chez nous, et sur les soins à donner à chaque partie du corps un aperçu historique des modes françaises, et des conseils sur la toilette Paris : Debray, 1806.

A noter que Fargeon a été le parfumeur de Marie Antoinette.

Il est très intéressant de remarquer pour débuter la permanence des recettes des rouges à travers ces recueils.  J'en ai compté sept dont certaines avec des différences très minimes.

  • Les formes:
Le rouge, qui sert à la fois pour les joues et éventuellement les lèvres, peut prendre plusieurs formes: grasse avec les pommades (en baume comme on dirait aujourd'hui), en poudre, liquide (souvent astringent) ou sous forme de crépons ou ruban que l'on trempait dans de l'eau de vie ou du vinaigre pour dissoudre la teinture que l'on frottait ensuite sur les joues.
Les recettes évoquent d'ailleurs plutôt des rouges à teinter les joues que les lèvres. Les recettes explicites de rouge sont directement liées aux joues. Les pommades pour les lèvres sont beaucoup plus rarement teintées de rouge. D'ailleurs, les pommades sont de façon générale "bonnes à tout faire": lèvres, mains, tétons, dartres, en résumé, toute zone sèche!
Jean Basptiste Greuze, Portrait de Madame de Courcelles à sa toilette, 1765. Détail du pot de rouge.

John Raphael Smith, Jeune femme s'appliquant du rouge, 1783, Brittish Museum, détail.

Boucher, Madame de Pompadour s'appliquant du rouge, Fogg art museum

  • La technique:
Il existe plusieurs façons d'extraire la matière colorante. Souvent, les préparations sont filtrées, mais parfois, la matière tinctoriale reste dans le produit fini. D'après mes lectures, les préparations filtrées sont celles à base d'orcanette, tandis que les préparations qui ne le sont pas sont à base de bois de santal rouge ou du Brésil.



  • Les ingrédients rouges:

Devant la poussée des hygiénistes et de certains médecins, les rouges à base de minéraux tendent à disparaître sur la fin du XVIIIe siècle. Chaque fabricant-vendeur doit pouvoir justifier de l’innocuité de ses produits, et en particulier du fait qu'il ne contient pas de minéraux. Si le cinabre, le plomb et le mercure (pour produire les blancs) sont effectivement dangereux, tous les minéraux n'étaient pas forcément toxiques (mica, oxydes et ocres). Toutefois, ils ne semblaient pas être utilisés pour obtenir des rouges au XVIIIe. La volonté de limiter les effets dangereux est toutefois très intéressante car dans mes recherches, je me suis rendue compte que l'orcanette était très utilisée au XVIIIe siècle, et également aujourd'hui dans les produits de maquillage biologiques américains, alors que pas du tout en France. En fait, l'orcanette est inscrite sur la liste II de la pharmacopée Française, c'est à dire que ces désavantages sont plus importants que ses bénéfices. Cependant, c'est à nuancer car il s'agit de cas d'ingestion et pas d'application sur la peau. Le Laboratoire Nuxe a d'ailleurs breveté il n'y a pas longtemps des crèmes de beauté à l'orcanette!

Il est intéressant de noter que dans les manuels de recette, la couleur rouge rouge est obtenue à partir d'un petit nombre seulement de matières tinctoriale. On retrouve:

  • Les végétaux: l’écorce de racine d'orcanette (alkanna tinctoria), le raisin noir, la poudre de bois de Santal (qui sent très bon!), la poudre de bois du Brésil (dit pernambouc)
  • Les animaux: le carmin (issu de la cochenille, petit insecte parasite)

L'orcanette, jolie fleur bleue qui donne du rouge (enfin, sa racine!); le bois du Brésil sec et en tronc; une cochenille écrasée sur un doigt(!), du bois de Santal.

Ne semblaient pas utilisés des rouges par ailleurs connus et usités pour d'autres produits (la garance notamment) D'autres éléments assez évidents comme le coquelicot, la betterave, le chou rouge, les fruits rouges ne semblent pas avoir été utilisés, mais rien ne nous dit que les femmes ne les utilisaient pas avec des recettes "minutes" maison!
Je ne sais pas si cela était par défaut technique (impossibilité d'extrait le rouge).

Les teintes obtenues vont du rouge violine, au rouge vif et au rose, voire oranger pour le bois de Santal (mais rarement utilisé seul dans les recettes). Les matières (enfin, celles que j'ai obtenues!) sont rarement très opaques comme peuvent l'être un rouge à lèvres aujourd'hui, en particulier pour les versions grasses. Les versions liquides astringentes ou à base d’alcool, même transparentes ont, par contre, un très fort pouvoir tinctorial. Je vous laisse jeter un coup d'oeil à mes essais sur le rouge Turc.

A droite, mon essai de "rouge imitant parfaitement la nature", qui se fond sur la carnation des personnes. C'est également celui que je portais à Champs sur Marne et Sèvres.

Enfin, je n'ai pas encore évoqué le rouge en poudre dont parle Caron: à base de cochenille et talc, il le décline en 10 tons, du plus clair au plus foncé, afin de s'adapter aux carnations de ses clientes, mais également de la lumière du jour et de la période de la journée. En ce qui me concerne, j'ai obtenu plutôt un parme très clair, rosé plutôt qu'un rose franc. Peut-être est-ce dû à mon broyage ou à mes cochenilles (qui ont portant bien donné du rouge avec d'autres recettes).

Sachez également que si vous souhaitez réaliser ces recettes à la maison, la cochenille est déconseillée en application directe sur la peau (elle risque de causer de fortes irritations et des allergies). En ce qui me concerne, c'était juste à titre expérimental!